20-21 JUILLET 1795, QUIBERON : FIN DE L'EPOPEE.

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Le plan de Louis-Lazare Hoche ayant fixé la date de la grande attaque sur le camp retranché de la Presqu’île de Quiberon le 19 juillet a été repoussé à cause des conditions atmosphériques épouvantables, selon Tallien, qui rédige ce texte - tiré de "La Feuille Nantaise"(l'équivalent du "Moniteur" parisien) - à ce soir même, il y a une heure, il y a 220 ans exactement.

Nous transmettons son compte-rendu:

20-21 JUILLET 1795, QUIBERON : FIN DE L'EPOPEE.

"Le point du jour nous trouva en présence du fort Penthièvre ; notre centre fut reconnu le premier et commença l’attaque ; pendant ce temps les colonnes latérales s’avancent en silence vers les points qui leur sont indiqués. Bientôt elles sont aperçues par les chaloupes canonnières anglaises qui bordaient le rivage et dans les eaux desquelles nos soldats étaient obligés de passer jusqu’à la ceinture. Ces intrépides soldats, ils n’avaient de moyens de défense que dans leur courage ; tout le succès de cette affaire avait été confié à leurs baïonnettes, on n’avait pas même une pièce de canon et l’humidité avait rendu leurs fusils des armes inutiles : foudroyés de front par les batteries du fort, sur les flancs par les chaloupes et les frégates anglaises, les troupes s’étonnent un instant et font un mouvement rétrograde ; l’instant d’après elles sont ralliées ; mais il n’était plus temps, l’entreprise paraissait manquée et la plus grande partie d’entre elles reprenaient tristement le chemin de ses lignes. Tout à coup un bruit sourd se fait entendre : une colonne des nôtres a pénétré, se disaient les soldats ; je lève les yeux vers le fort et je ne vois plus flotter l’étendard des rebelles, le drapeau tricolore l’avait remplacé.

Citoyens, le fort était à nous à travers les flots d’une mer mugissante, sous le feu meurtrier de la mitraille anglaise. L’intrépide Ménage à la tête de ses deux cents braves, s’était glissé de rocher en rocher jusqu’au pied du roc de la forteresse, l’avait gravi et se précipitant le sabre à la main dans l’intérieur, avait exterminé tous ceux qui avaient résisté.

Nous étions maîtres du fort et les canonniers ennemis, composés de Toulonais rebelles et fugitifs à l’époque de la reprise de ce fort, tiraient encore sur nos troupes.

Cet exploit eût suffi, sans doute, à d’autres qu’à des français ; mais pour eux et le général qui les commandait, ce n’était que le premier pas dans la carrière, et ils avaient juré d’en parcourir toute l’étendue, et d’exterminer dans cette journée toute l’armée royaliste.

Deux bataillons restent pour la garde du fort ; le reste de l’armée s’élance dans la presqu’isle, sur les traces du général et des représentants du peuple ; en un clin d’œil elle a parcouru cette presqu’isle d’une lieue et demie de profondeur : tous les hameaux, toutes les maisons en sont fouillés avec soin. L’ennemi, débusqué partout, se rend ou fuit à vau-de-route ; quelques uns des siens se rallient sur une hauteur et font mine de résister. Un léger combat s’engage entre eux et nos tirailleurs ; mais l’aspect de deux colonnes qui vont les envelopper éteint ce léger effort de courage : ils fuient, et se hâtent de rejoindre les compagnons de leur honte et de leur félonie.

Chassés comme un vil troupeau, ils se réunissent tous sur le rocher, au bord de la mer, à l’extrémité de la presqu’isle. C’est à ce rocher que vient se briser leur fol orgueil, leurs espérances parricides, leur audace extravagante ; en vain cherchent-ils à retarder le coup qui doit les frapper ; en vain nous envoient-ils plusieurs parlementaires pour obtenir quelques conditions.

On arrive à Quiberon par une langue de terre sablonneuse nommée la Falaise, qui peut avoir une lieue dans la plus grande largeur, et vient en s’étrécissant jusques à l’entrée de la presqu’isle où elle n’a plus que 30 toises. Cette entrée est hermétiquement fermée par le fort Penthièvre, qu’une lâche capitulation avait mis au pouvoir de l’ennemi ; notre camp appuyé sur ces deux ailes à la mer, était fixé sur la Falaise, à une lieue et demie du fort, en avant du petit village de Sainte Barbe ; le gros de la flotte anglaise mouillait à sa gauche, plusieurs bâtiments occupaient sans cesse la droite, et il n’y avait pas de jour que des chaloupes canonnières de l’ennemi ne s’avançassent, jusqu’à la portée du fusil du rivage.

C’eut été compromettre le dignité de nos armes que d’attaquer le repaire de ces brigands suivant les règles de l’art ; c’eut été leur ménager la possibilité d’une fuite qui en eut soustrait la plus grande partie à la vengeance nationale ; et il fallait à la vengeance nationale un exemple terrible qui effrayât quiconque serait tenter de les imiter. L’âme de mon collègue, celle du général et la mienne ne formaient, à cet égard, qu’un même vœu ; il était conforme à celui de l’armée qui chaque jour demandait à grands cris qu’on la conduisit à l’ennemi, que l’on fit une attaque de vive force.

Il fut ordonné à une colonne d’élite, commandée par l’adjudant-général Ménage, de filer par la droite, le long de la mer, jusqu’au pied du fort, de l’escalader et de s’en emparer. Une autre colonne, aux ordres du général Valteau, fut chargée d’attaquer de front ; et une troisième, conduite par les généraux Humbert et Botta, après avoir suivi par la gauche la lesse de basse-mer jusqu’au fort, fut destinée en partie à le tourner, à venir l’escalader par la gorge, et à se porter au village de Kérostin, pour s’opposer aux mouvements que pourraient faire les troupes ennemies cantonnées dans la presqu’isle.

D’après ces dispositions, l’attaque devait être exécutée dès la nuit du premier au 2 thermidor ; elle ne put l’être que la nuit suivante. Les troupes se mettent en marche à onze heures du soir, au nombre de deux mille hommes : un orage affreux éclatait alors dans ces parages ; la pluie tombait à grands flots ; un vent froid et impétueux la jettait aux yeux du soldat, et lui ôtait la faculté de se diriger. Errantes sur cette vaste mer de sable, sans aucun signe qui puisse guider leur marche, nos colonnes se heurtent, se rompent et se confondent, et n’offrent plus qu’un chaos qui semble impossible à débrouiller ; il fallait, pour y parvenir, toute l’activité, tout le sang froid du général. A travers les ténèbres les plus épaisses, il reconnaît les chefs, distingue les différents corps, rectifie les erreurs, supplée par de nouveaux ordres à ceux qu’il est impossible de remplir, excite, presse, encourage et réussit enfin à rendre chacun à son poste et à sa destination.

Quelle relation pouvait exister entre nous et ces rebelles ? Qu’y avait-il de commun entre nous, que la vengeance et la mort. La charge bat à coups redoublés par ordre du général. L’escadre anglaise, au nombre de 154 voiles, tâche en vain d’en imposer à nos troupes par un feu terrible et non interrompu. Les boulets, la mitraille pleuvent sur nos colonnes : mais rien ne peut arrêter les républicains.

Sept cents grenadiers fondent avec impétuosité sur le rocher, la baïonnete en avant. Les vaincus jettent des cris de désespoir, ils demandent à se rendre, le général leur envoie l’ordre de mettre bas les armes, et de faire cesser le feu des anglais. « Eh ! s’écrièrent-ils, ne voyez-vous pas qu’ils tirent sur nous comme sur vous ? ». Cependant le général s’aperçoit qu’on profite du moment de répit qu’il a bien voulu donner, pour faire quelques embarcations. A l’instant, deux pièces de canon sont traînées sur le bord de la mer et une vingtaine de coups à mitraille empêchent les bâtiments de revenir. Ce moment fut le terme fatal pour le châtiment de tant de crimes et de trahisons. Tout ce que l’isle contenait d’ennemis vint mettre bas les armes, et se rendre à discrétion. Quel spectacle pour la France, pour l’Europe, pour le monde entier, que les émigrés si fiers déposant, humblement leurs armes entre les mains de nos volontaires ; les remerciant avec des larmes de honte et de remords, de ces sentiments de générosité si communs chez les Français, et que les belles âmes éprouvèrent toujours au feu de la victoire ; suivant les vainqueurs en vomissant des imprécations contre l’étranger perfide, dont les funestes secours les ont rendu tout-à-la-fois les plus coupables et les plus malheureux des hommes. Ils disaient : « Les puissances étrangères nous ont toujours trompés. Elles nous donnent encore en ce moment, par leur lâche abandon, une preuve de leur attachement ».

Nota : Des voyageurs qui ont passé par Quiberon rapportent le même fait ; disons plus la même horreur : et ils ajoutent que les anglais ont même remis à terre, après notre victoire, une partie de ceux qui s’étaient rembarqués. Si le gouvernement anglais est l’espoir et le recours des traîtres, ils peuvent voir par là comme ils sont récompensés."

                                                                                                                      TALLIEN

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